« capitalisme » ou « économie de marché » ?.
La notion de capitalisme a été fréquemment employée dans l’historiographie pour désigner le système économique et social qui se développe au XIXème siècle. Mais aujourd’hui, on lui préfère la notion d’économie de marché. Quels sont les enjeux de ces dénominations différentes ?
1/ Le capitalisme
Les termes de « capital » et de « capitaliste » sont anciens, mais le terme de «capitalisme » est récent, son usage ne s’est généralisé que dans les dernières années du XIXème siècle, dans les milieux marxistes allemands, et chez les « sociologues » comme Max Weber et Werner Sombart. L’emploi d’un nouveau terme s’explique bien sûr par la nécessité de dénommer scientifiquement un nouveau système économique et social, pour les besoins de l’analyse.
La notion de capital est mise en relation avec une évolution d’ensemble de la société, ses tensions, ses conflits, ses aspirations pour désigner le capitalisme. Ainsi Jean Bouvier, reprenant Marx« le capitalisme est un système économique et social de production dans lequel les instruments de production et les produits fabriqués sont propriété privée, et dans lequel la production a un caractère social ». On tire de cette contradiction qui provoque des conflits sociaux (lutte des classes) une conséquence logique et une conséquence politique. Logiquement, un tel système ne peut survivre à ses contradictions. Politiquement, il faut hâter la venue d’un nouveau système par la révolution. Cette conception particulière du « capital » vient expliquer un fréquent contresens sur ce que Marx appelle « l’accumulation primitive du capital », il s’agit pour lui d’un rapport social, c’est à dire le développement du rapport salarial.
Max Weber, critique de la conception marxiste, préfère insister sur le fonctionnement intellectuel du système : "En dernière analyse, ce furent l'entreprise permanente rationnelle, la comptabilité rationnelle, la technique rationnelle, le droit rationnel, qui engendrèrent le capitalisme, mais encore ne furent-ils pas les seuls ; il fallait que s'y adjoignent en complément un mode de pensée rationnel, une rationalisation de la manière de vivre, un ethos économique rationnel." (Max Weber, in Histoire économique, 1923, éd française 1991, p. 372).
En écartant même toute référence politique, le mot « capitalisme » désigne bien un type de société Alain Cotta « telle est bien la caractéristique essentielle du système capitaliste : affirmer son existence et sa particularité sur la possibilité… d’une inégalité sociale majeure (entre les détenteurs des moyens de production et les autres). Paradoxe souverain de voir une société fonder sa cohérence sur une discrimination radicale ».
Une telle conception ne conduit pas nécessairement à une critique de l’injustice du système, mais porte l’attention sur son fonctionnement chaotique, sur les crises et leur récurrence.
2/ l’économie de marché
Le terme d’économie de marché met explicitement l’accent sur la dimension technique du système : les entreprises, les marchés, la concurrence…. Il renvoie implicitement aux doctrines de l’économie politique libérale qui décrivent et inventent une société fonctionnant selon les règles du marché autorégulateur.
Ainsi, François Perroux "Le capitalisme est une économie d'entreprises à base de concurrence interentreprises, dont la motivation fondamentale est la recherche du profit... à la fois objectif, cause, et conséquence de la croissance de la firme"
Pour les besoins de l’analyse, il faut mettre l’accent sur la formation du capital, sa circulation, sa reproduction. Ainsi, Jean Meyer
pour qu’il y ait capitalisme, il faut examiner trois complexes de questions
- comment s’effectue la concentration du capital
- le capital une fois réuni, les conditions générales (y compris les conditions politiques) permettent-elles le maintien de ces rassemblements
- comment se fait le réinvestissement de ce capital, est-il conçu en fonction d’une amélioration du rendement du capital et de la production ou non
On saisit bien qu’une telle conception minore ainsi les tensions, les conflits, les contradictions sociales nées du système. L’intérêt se porte tout naturellement sur des « lois » de fonctionnement a-historiques.
3/ le capitalisme contre l’économie de marché ?
L’historien Fernand BRAUDEL (1902-1985) en s’intéressant à la naissance du capitalisme à l’époque moderne a proposé une distinction opératoire entre
« économie de marché » repérable dès qu'il y a fluctuation et unisson des prix entre marchés d'une zone donnée ; en rapide croissance à partir du XV°, ainsi en témoignent les variations en chaîne des prix des marchés ou encore la politique mercantiliste des villes et des Etats.
et capitalisme, concept qui désigne certains processus déjà à l'oeuvre au XV° voire bien avant.
1. la « tripartition ». Les sociétés et les économies sont observées sur trois étages :
L’étage de la "vie matérielle", de l'infra économie, de l'autosuffisance, du troc des produits et des services dans un rayon très court, une sorte de terreau où le marché puise ses racines, mais sans le saisir dans sa masse. Dans ce rez de chaussée, des échanges à l’échelle de la famille élargie et du voisinage.
L’étage de "l'économie d'échange normale", c'est à dire fondée sur la réciprocité des besoins et sur la concurrence. Dans son analyse, Braudel distingue le "registre inférieur" de l'échange (marché quotidien ou hebdomadaire, boutique, colporteur...) du "registre supérieur" (Foires, Bourses, formes de crédit...). Dans une optique comparatiste, il remarque qu'en Europe, le registre supérieur est bien plus développé qu'ailleurs
- où les deux registres coexistent : Japon, Insulinde, pays d'Islam, Inde
- où le registre supérieur n'existe pas : Chine
- où existent des milliers d'économies primitives
Dans ce premier étage, les échanges à l’échelle du « pays », unité élémentaire d’échanges ville/campagne, d’un quartier d’une ville...
L’étage du "capitalisme", où l'échange est fondé sur un rapport de forces, sur le calcul et la spéculation : le règne de la débrouille et du droit du plus fort. A cet étage, les acteurs, Etats, financiers, grands négociants, grandes entreprises ont pour objectif d’échapper à la concurrence et y parviennent très souvent.
Dans ce second étage, l’échange au long cours, dont le développement est étroitement lié bien sûr aux progrès des transports et des communications et à la constitution de métropoles de niveau mondial.
2. les différences entre l'économie de marché et le capitalisme
dans la nature des échanges : commerce réglementé, loyal et transparent du "public-market" dans lequel le marchand pèse relativement peu et d'autre part "private-market" (que Braudel traduit par "contre-marché") dans lequel le marchand joue un rôle fondamental et pertubateur ; son objectif est de se débarrasser des règles du marché jugées paralysantes. Ainsi, dans le cadre du putting out system, le marchand se déplace sur le lieu de production : à condition de disposer d'argent comptant, il peut rompre à son avantage la relation entre producteur et consommateur.
des acteurs des échanges différents (marchands et négociants-capitalistes).
Le groupe des négociants-capitalistes se distingue fondamentalement de la masse des marchands par
- l'intensité des liens avec le Prince (alliés et/ou exploiteurs de l'Etat)
- le fait qu'ils dépassent le cadre national (alliances avec marchands sur places étrangères : réseaux familiaux, amicaux, à base religieuse...)
- leur supériorité dans le domaine de l'information, de l'intelligence, de la culture
- leur capacité à se réserver les grandes affaires de leur temps grâce à la masse de leurs capitaux accumulés et parce qu'ils ne sont pas spécialisés. Braudel distingue le capitalisme "chez lui" (sphère de la circulation) et "chez les autres" (production agricole, industrie textile, mines...)
Cette non spécialisation s'explique à la fois parce qu'aucune branche n'est alors capable d'accueillir la totalité de leurs capitaux, et parce qu'il faut pouvoir s'adapter et se reconvertir rapidement car les grands profits changent sans cesse de secteur. Le principal privilège du capitalisme, aujourd’hui comme hier, reste la liberté de choisir, un privilège qui tient, tout à la fois à sa position sociale dominante, au poids de ses capitaux, à ses capacités d’emprunt et non moins à ces liens qui, entre les membres d’une minorité puissante, si divisée qu’elle soit par le jeu de la concurrence, créent une série de règles et de complicités... Et puisqu ’il peut choisir, le capitalisme a la capacité, à tout instant de virer de bord : c’est le secret de sa vitalité. (CMEC III, 539-540)
La seule spécialisation, le commerce de l'argent, échoue avant les années 1830-1860 et l'installation du "capitalisme financier" c'est à dire le moment où la Banque saisit tout, l'industrie et le commerce. Avant, l'économie est insuffisamment monétarisée et le recours au crédit moins intense.
3 La complicité de la société dans l’installation du capitalisme
Braudel parle de la "complicité active" de la société d'"ancien-régime" dans l'émergence des dynasties marchandes et globalement du capitalisme, privilège d'un petit nombre :
- complicité de l'Etat : le rôle des négociants est contraire à la réglementation, mais il est toléré voire encouragé parce qu'il est efficace dans le domaine crucial du ravitaillement des centres urbains.
- ...de la culture : la bourgeoisie n'en finit pas de détruire la classe dominante pour s'en nourrir. NB Braudel souligne le cas particulier des pays d'Islam :... les grands princes, tant que dure leur autorité, peuvent changer de société dominante, de classe élitaire comme de chemise, et ils ne s'en privent pas. Le sommet de la société se renouvelle donc très souvent, les familles n'ont pas la possibilité de s'incruster. (DC p.77)
- ...de la religion : même la religion catholique accepte finalement l'argent, la spéculation, l'usure.
Conclusion : sans aller jusqu’à opérer la distinction radicale proposée par Braudel, on doit souligner la différence de conception : d’un côté une vision historique, le capitalisme, de l’autre une vision idéologique, l’économie de marché.
source : Civilisation matérielle, économie, capitalisme XV°-XVIII° siècle. Tome 1 : les structures du quotidien ; tome 2 : les jeux de l'échange ; tome 3 : le temps du monde. Paris Armand Colin, 1979 (CMEC). Bref résumé de l'ouvrage dans La dynamique du capitalisme, (série de 3 conférences) (DC) Paris 1985 collection "Champs" Flammarion n°192.