Le blog de la formation initiale en histoire et géographie. Professeurs de collège et lycée.
Le problème posé par le cours sur l'industrialisation en Première réside dans l'articulation entre ce qui relève de l'Offre (production, technique, usines....) et ce qui relève de la Demande (société, marchés, culture...). Vous trouverez dans ce qui suit un bref rappel de l'historiographie sur la question qui a tendance à inverser l'ordre de l'explication traditionnelle, en se proposant d'étudier d'abord les facteurs de demande. Ensuite, une proposition de plan synthétique sur la dynamique de l'industrialisation qui tient compte de ces recherches. Ainsi se trouve justifiée l'entrée dans la question par une étude de cas (sur le vélo par exemple).
I. Les explications de la « révolution industrielle ».
C'est en Angleterre, dans le dernier tiers du XVIII° siècle qu'est née la grande industrie moderne. Dès le début, son essor fut si prompt et eut de telles conséquences qu'on a pu le comparer à une révolution. Paul Mantoux (1905)
Introduction
La notion même de « révolution industrielle » est un objet de débat permanent entre les historiens de l’économie et des sociétés. La conception longtemps – et encore - diffusée de cette étape majeure dans l’histoire de l’humanité insiste sur la brutalité du changement (« révolution »), un secteur productif (l’ « industrie »), un lieu de naissance (l’Angleterre). Plus précisément encore, la révolution industrielle est décrite comme une triple mutation : 1) l’utilisation de machines, 2) le recours à des combinaisons productives plus capitalistiques, 3) la concentration des travailleurs dans des usines. (Patrick Verley).
Ce qui semble en jeu au cours du XIXème siècle, est bien la naissance d'un système de l'usine ou factory system. L'historien Serge Chassagne en donne une description :
La force de l'innovation technique, irrésistible après 1800, diffuse partout le modèle de la fabrique surmontée ou flanquée de sa cloche "pour l'appel des ouvriers" : une entreprise de taille moyenne (67 ouvriers par filature en 1806, à peine le double - 111 - en 1843) pratiquant l'embauche familiale (synchronique et diachronique), offrant une rémunération tarifée proportionnelle au sexe et au rendement (…), des soins médicaux souvent gratuits, des perspectives d'avancement hiérarchique au choix et à l'ancienneté, voire en milieu rural, un logement à tarif réduit dans une "caserne" (pour célibataires) ou dans des maisons (pour des couples) appartenant à l'entreprise, bref cherchant à balancer par divers avantages matériels, dont la stabilité de l'emploi, la soumission à une organisation de la production décidée unilatéralement par le maître de la fabrique, et symbolisée par le règlement affiché dans chaque atelier. La loi leur assure la maîtrise absolue des rapports sociaux au sein de l'entreprise et la force… légale pour réprimer toute (action collective des salariés). Sans cesse contesté dans le détail, individuellement ou collectivement, le travail en fabrique n'est cependant jamais rejeté comme tel, non plus que la légitimité de l'emploi des machines, du moins par ceux qui en sont les opérateurs directs. (in Serge Chassagne Le coton et ses patrons, France 1760-1840 Paris EHESS, 1991. pp. 659-660).
Dans cette vision classique, il s’agit donc d’expliquer l’émergence d’hommes, de machines et de capitaux par des « révolutions » préalables, dans un enchaînement causal. D’autre part, il faut recenser les facteurs expliquant pourquoi c’est au Royaume Uni que le processus s’est enclenché le plus tôt.
A/ des révolutions préalables ?
1. Une « révolution démographique » viendrait expliquer l’accroissement du nombre de travailleurs qui auraient trouvé à s’employer dans les usines.
2. Une révolution des « mentalités » développerait chez certains groupes notamment juifs (W.Sombart) ou protestants (M.Weber) le goût d’entreprendre.
3. Une « révolution scientifique et technique » serait venue développer le stock de connaissances scientifiques accumulées depuis le XVIIème siècle se serait trouvé comme fécondé par des techniciens qui mettent au point des machines que des entrepreneurs utilisent dans leurs usines
4. Une « révolution financière » aurait permis une accumulation de capitaux, par exemple dans le grand commerce colonial ou non, pendant la période que Marx appelait le « capitalisme commercial », c’est à dire depuis les « Grandes Découvertes ». Ces capitaux auraient été employés dans les premières usines de la révolution industrielle.
5. Enfin, ainsi que le dit Paul Bairoch, une « révolution agricole » préalable à la révolution industrielle : des progrès dans la production agricole permettent dans un même mouvement de nourrir une population urbaine croissante, de fournir une malin d’œuvre industrielle, de permettre l’accumulation de capitaux ensuite investis dans l’industrie, de susciter une demande industrielle.
6. la dynamique de la révolution industrielle se déclenche d’abord en Angleterre puis se répand ensuite dans les autres pays par imitation et surtout importation de machines, de techniciens et de capitaux anglais.
B/ cependant, chacune de ces causalités peut être mise en doute
1. Pour les hommes : une étude fine de la RI montre la difficulté des entrepreneurs à trouver une main d’œuvre : des femmes, des enfants, des machines… et à la fixer (voir le « patronage »), et leur volonté de s’épargner les tourments de la gestion sur place d’une main d’œuvre nombreuse. En Angleterre, au milieu des années 1830, le nombre des tisserands à domicile travaillant sur des métiers à bras est encore légèrement supérieur au nombre d’ouvriers de toutes les fabriques textiles travaillant sur des métiers mécaniques. Parmi ces derniers, les 2/3 sont des femmes et des enfants. Entre 1811 et 1817, dans le cadre du « luddisme » les artisans à domicile sont capables d’organiser un mouvement insurrectionnel dont la forme la plus spectaculaire est la destruction des métiers mécaniques.
2. Du côté des entrepreneurs, l’esprit d’entreprise semble autant lié à une façon particulière de voir le monde (il y a des entrepreneurs de toutes les confessions religieuses) qu’à des occasions, des opportunités…
3. Pour les machines, elles ne sont pas élaborées au préalable par des scientifiques… mais bien imaginées et perfectionnées au rythme des problèmes nouveaux surgis des nécessités de la production, fréquemment au début au moins par des bricoleurs de génie. La machine à vapeur de Watt elle même mise au point dans les années 1780 se place dans une continuité de perfectionnements depuis la machine de Newcomen mise au point dans les années 1710.
4. Pour les capitaux, le capital de départ est suffisamment modeste pour qu'il soit réuni par un ou quelques hommes, et ensuite les profits sont tels qu'ils suffisent à l'autofinancement de l'entreprise. Le milieu d’origine des premiers entrepreneurs est le monde de la proto-industrialisation, et en aucun cas le monde des grands financiers ou des grands commerçants.
5. Si des progrès de la productivité agricole sont indéniables au XVIIIème siècle, ainsi en témoignent les taux d’urbanisation, ils ne sont pas un préalable : la véritable « révolution agricole » (mécanisation, emploi d’engrais chimiques…) date plutôt des années 1880, de même que les flux les plus importants de l’exode rural
6. Quant à l’exemple anglais comme voie unique de la croissance économique, le schéma est aujourd’hui abandonné. La croissance de la production industrielle britannique constitue bien un formidable défi, mais les seules économies capables de le relever ont connu elles aussi des transformations qui remontent loin dans l’histoire
C/ les historiens préférent donc aujourd’hui un schéma explicatif plus complexe qui lie dans un même mouvement circulaire et réciproque progrès scientifiques et techniques, nouveaux modes de production, nouveaux modes d’échange, nouveaux modes de consommation. Plutôt que de mettre l'accent sur les facteurs d’offre, ils s’interrogent plutôt sur les facteurs de demande. Il suffit de partir d'une idée simple : pour qu'un entrepreneur réunisse main d’œuvre, capitaux, et machines pour produire, il faut qu'il prévoie l'existence d'un marché pour vendre sa production, et ainsi rentabiliser son investissement. Le facteur explicatif aujourd’hui privilégié est donc la construction des marchés.
Croissance « smithienne » et croissance « schumpétérienne »
Patrick Verley distingue une croissance « smithienne » par référence à l’analyse de Adam Smith qui explique la croissance de la richesse britannique par la division du travail, l’urbanisation et la constitution et l’expansion des marchés par le développement des transports, l’internationalisation des échanges, et l’élargissement de la demande à des catégories sociales différentes. La « croissance schumpétérienne » s’explique plus par les innovations technologiques, et par les initiatives des entrepreneurs. D’un côté une impulsion venue des facteurs de demande, de l’autre un dynamisme issu des facteurs d’offre développés par des entrepreneurs innovateurs. Entre 1750 et 1880, la croissance serait plutôt smithienne, et schumpéterienne après 1880. S’il est très difficile de trancher, retenons au moins que la « révolution industrielle » et toute croissance économique s’explique par l’articulation entre facteurs d’offre et facteurs de demande.
Comment alors que la répartition des revenus évolue très lentement, la demande de biens de consommation a-t-elle pu croître ? Comment cette croissance de la demande a-t-elle engendré une croissance de la production qui a lentement modifié l'organisation du travail ? Comment les progrès de la productivité du travail ont permis un élargissement de la demande au profit de nouvelles couches sociales ?
comment ?
La construction d'un système de transports d'hommes, de biens, d'argent, d'informations… et de distribution est donc fondamentale. Dans cette trame, les villes constituent les nœuds. L’urbanisation est donc un phénomène majeur.
Qui ?
La poussée démographique accroît le nombre potentiel de clients et de producteurs, mais c’est l'entrée des paysans et des artisans dans le circuit monétaire, le développement de « classes moyennes » et plus encore l’accroissement du nombre de salariés qui vient élargir le nombre de consommateurs.
Dans la société traditionnelle, deux marchés co-existaient le marché de luxe (exemple, soieries) et un marché de biens industriels populaires. Au cours du XIX, ces deux marchés régressent : le premier au profit d’un marché de demi-luxe (soieries mélangées), le second au profit d’une fabrication en série mécanisée de produits dont le coût (de production et de vente) baisse régulièrement.
Le développement de la consommation n’est pas seulement lié à la répartition du revenu, il met en jeu très précocément des phénomènes de diffusion et d'imitation dans la consommation, l'effet de mode en général, et donc de la publicité.
Quoi ?
On sait le rôle joué dans le dynamisme industriel par les industries de consommation, l'industrie textile et agro-alimentaires (minoterie, brasserie, sucreries…) La bière (porter), en particulier semble jouer un rôle fondamental dans la croissance britannique. Dans le cadre de ce que l’historien Daniel Roche appelle une « révolution des objets », on insiste plus particulièrement sur le développement des « indiennes » en France, (toiles de coton imprimées), mais aussi tout ce qui concerne l’habitat.
Conclusion : la compréhension de la « révolution industrielle » présente donc des difficultés redoutables, puisque l’enchaînement a priori logique des préalables, des causes et des conséquences ne résiste pas à l’analyse historique, même si les historiens britanniques proposent aujourd’hui l’analyse d’une nouvelle révolution préalable, la révolution de la consommation.
Pour autant, on peut ne pas renoncer à employer le terme de « révolution industrielle ». Il s’agit bien d’un changement de très grande ampleur même s’il se produit lentement. La croissance industrielle, le développement des machines, l’apparition des usines en sont le signe le plus visible, mais c’est bien l’ensemble de l’économie qui est bouleversée en profondeur : la révolution industrielle est à la fois un agent de transformation sociale (jean Bouvier) et un effet de ces transformations.
En plus bref, une accélération de la croissance économique qui s'opère à travers une transformation économique, politique et sociale à partir du milieu du XVIIIème siècle, d’abord en Angleterre.
Annexe 1 : La « révolution agricole anglaise » selon Paul Bairoch
La suppression de la jachère, remplacée par un système de rotation continue des cultures est la clé de la hausse de la production agricole
Les vecteurs :
Introduction ou extension de cultures nouvelles
Amélioration de l’outillage : charrue, faux, semoir…
Sélection des semences et des reproducteurs animaux
Extension et amélioration des terres arables`
Extension de l’usage des chevaux dans les travaux agricoles
Les modalités :
Rôle des agronomes, pionniers et vulgarisateurs
Enclosures acts qui favorisent le regroupement des propriétés
Disparition des paysans sans terre, cottagers et squatters, déclin des yeomen (petits propriétaires exploitants) au profit d'une agriculture capitaliste animée par quelques milliers de propriétaires, quelques dizaines de milliers de fermiers et régisseurs, et quelques centaines de milliers de salariés agricoles
Il faut insister sur l’ancienneté du phénomène d’expropriation des paysans pauvres. Dès le XVIème siècle, des paysans expulsés se regroupent en bandes de vagabonds et fomentent des troubles. C’est pour éviter ces révoltes endémiques qu’est mis en place en 1536 un système d’assistance publique financé et géré par les communautés locales, les « poor laws ».
Annexe 2 Les explications de la moindre résistance des structures anciennes au Royaume-Uni.
Il s'agit là d'un problème historiographique complexe, pour lequel on ne peut qu'apporter des éléments différents, sans pouvoir en privilégier aucun. Seule certitude, c'est en remontant dans le temps que l'on trouve ces éléments (par exemple dans Braudel, CMEC) :
Forte croissance démographique la population (angleterre + galles fait plus que doubler entre 1780 (7,5 M.) et 1841 (15,9 M.)
Caractéristiques géographiques (en évitant déterminisme) ressources en charbon (mais pauvreté en minerai de fer), faibles distances, proximité de la mer et rivières navigables, donc intensité et relative facilité des échanges
Evolution des structures politiques : construction politique ancienne (Etat-nation paradoxal car composé de plusieurs nations), le royaume reste dominé par une oligarchie d'aristocrates terriens mais depuis les révolutions du XVIIème siècle (exécution de Charles 1 en 1649, éphémère République de Cromwell, restauration monarchique en 1660, puis installation d'une nouvelle dynastie en 1668), l' action du Roi est sous le contrôle du Parlement qui incarne la souveraineté nationale (bill of rights 1689). En outre, les gouvernements ont su prendre en compte les intérêts des manufacturiers dans une logique mercantiliste.
Structures juridiques : le régime de la common law, très différent du droit romain, favorise la conclusion de contrats entre individus dont les droits sont garantis par l'Habeas Corpus de 1679
Evolution des structures sociales : La noblesse semble moins animée par les valeurs de l'aristocratie continentale (honneur, élégance, largesses…). L'aristocratie et la gentry locales qui tirent revenus des mines et des manufactures situées sur leurs terres commencent à investir dans la circulation des marchandises routes à péage, canaux... Une classe moyenne urbaine et rurale représente peut-être 10% de la population. Cette middle class ou middling sort est composée d’entrepreneurs, de commerçants, de transporteurs et de professions libérales. Elle se caractérise en majorité par son libéralisme économique et politique, son attachement à la religion officielle anglicane ou bien non-conformiste, en particulier méthodiste, la relative austérité de son mode de vie…
Evolution économique : unification, ou au moins mise en relation précoce des marchés avec comme corollaire une intense circulation monétaire. Les country banks banques locales sont environ 300 à la fin du XVIII°, elles forment un réseau très dense qui permet par sa triple fonction (recevoir dépôts, escompter des traites, émettre des billets de banque) de compenser la faiblesse chronique de la masse monétaire métallique. Le rôle fondamental de ces banques locales fut d'habituer la population anglaise à l'usage des billets.
Le rôle de Londres semble décisif. Les énormes besoins de cette métropole géante (750 000 habitants vers 1750, soit 15% de la population anglaise) poussent à la spécialisation régionale (proto-industrialisation, apparition des pays noirs…), à l'utilisation plus intense des machines (exemple de la machine à vapeur dans les mines…) et surtout à l'évolution vers une agriculture commerciale : dès le début du XIXème siècle "paysans" devient synonyme de "salariés agricoles".
Conclusion : la moindre résistance des structures sociales et politiques anciennes ou "traditionnelles" a permis une rupture radicale avec le passé, ainsi à moyen terme la disparition de la paysannerie, le développement du salariat, l'urbanisation… Cependant, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes de l’histoire britannique, les survivances du passé préindustriel sont restées vivantes très longtemps, notamment au plan des structures politiques
II. La dynamique de l’industrialisation
Malgré les difficultés de la notion, la révolution industrielle est bien le moment d’une rupture, d’un passage d’une économie ancienne dominée par l’agriculture et l’artisanat à une économie dominée par l’industrie, un passage à la croissance au sens moderne : un accroissement durable de la production globale d’une économie. Ce changement structurel à partir des années 1740-50 consiste en un redéploiement progressif des ressources hors de l’agriculture, en direction du secteur industriel et d’un nouveau secteur tertiaire urbain. Ce transfert suppose une hausse de la productivité agricole, et l’accroissement de la circulation des biens.
Pour modéliser cette croissance avant 1880, il s’agit donc de repérer et d’interpréter les indicateurs communément admis. Insister ensuite sur la construction des marchés, puis les facteurs d’offre : le machinisme, la formation de la main d’œuvre, la formation du capital. Détailler ensuite les questions nouvelles nées de la croissance économique.
1/ Indicateurs de croissance
L’industrialisation est « un ensemble complexe, comprenant la croissance industrielle, l’augmentation de la part de la production industrielle, le machinisme, et les changements dans l’organisation du travail » (P.Verley). On peut lire ce processus par la croissance de la production industrielle et agricole, l’augmentation de la part relative de la production industrielle dans la production totale. La structure de la population active se trouve modifiée, au détriment du secteur primaire. Cependant, sur ce point, la pluriactivité, réalité majeure des deux premiers tiers du XIXème, qui fait que peu de salariés le sont à temps complet, dans un même établissement, fausse un peu les statistiques. Des secteurs anciens comme le textile (surtout le secteur cotonnier), les mines, la sidérurgie… sont transformés par la mécanisation. Des secteurs nouveaux apparaissent : la chimie, les industries mécaniques (machines-outils, matériels de transport…). Le nombre des usines augmente.
La productivité agricole et industrielle moyenne progresse régulièrement. Les gains de productivité généraux annuels seraient de 1% pour agri, 2% pour industrie (faibles pour industrie extractive, forts pour industries manufacturières). Ce mécanisme est indiscutablement lié à l’emploi systématique de machines, et permettrait un accroissement du rythme moyen de progression des niveaux de vie : 1% par an. Quoi qu’il en soit, ce rythme reste très lent comparé à celui des « trente glorieuses » après 1945 : 3%, c’est à dire 60 fois plus.
A partir des années 1750, la croissance démographique devient régulière. Les hommes sont plus nombreux, et vivent plus longtemps. Des mouvements de population massifs traduisent ce bouleversement, notamment l’exode rural, dont les migrations internationales sont une des dimensions, avec l’urbanisation.
L’urbanisation, c’est à dire un mouvement complexe qui lie l’accroissement de la proportion des urbains dans la population totale, l’augmentation de la taille moyenne des villes, l’apparition de métropoles, la diffusion généralisée des valeurs urbaines... est le signe le plus visible de la dynamique d’ensemble.
Le mouvement d’urbanisation est inséparable du développement des transports. Les réseaux s’étendent et se densifient, puisque les réseaux anciens (route, voie d’eau fluviale et maritime) sont complétés par les réseaux de chemin de fer à partir des années 1830 au Royaume Uni.
Signe indubitable de changement, des crises d’un type nouveau apparaissent : certains secteurs, ou certaines branches dans le même secteur progressent plus vite que d’autres et provoquent des situations de déséquilibre, de surproduction relative. D’autre part, la masse des capitaux engagés dans la production peut ne pas se trouver suffisamment rentabilisée. Deux nouveautés radicales donc : le passage de crises de sous-production agricole à des crises de sur-production industrielle, et l’extension de la crise financière jusque là cantonnée à la sphère commerciale, à l’ensemble de l’économie.
2/ construction des marchés
La construction progressive des marchés constitue un aspect fondamental de la dynamique de croissance. Il faut accepter l’idée en effet que le « marché » n’est pas une abstraction, ou une donnée invariable, mais au contraire que le marché est une construction menée par la société dans son ensemble. Cette question a plusieurs dimensions.
Une dimension économique d’abord, car un mouvement des prix de détail orienté à la baisse élargit le nombre des consommateurs. La question des gains de productivité est donc fondamentale dans la dynamique de la croissance. La construction d’un système financier capable de fournir monnaie et crédit en quantité suffisante est également décisive.
Une dimension politique et sociale ensuite, car l’élargissement des marchés dépend de la répartition des revenus entre les groupes sociaux. La définition des institutions, des règles de fonctionnement du marché, d’un droit des affaires suppose l’élaboration d’un compromis entre les entrepreneurs et l’Etat, et pas, selon une vulgate « libérale » extraordinairement pauvre d’une résistance des « entrepreneurs » face aux empiètements de l’Etat. Cet Etat doit être capable d’unifier le marché sur le plan technique (poids et mesures, normes…), fiscal (détermination d’une politique vis à vis des importations et des exportations…), juridique (unification des législations…), culturel (construction d’un système scolaire et de formation, développement d’une langue nationale…)
Une dimension géographique, car le développement de multiples réseaux de transports, de villes, de distribution, de crédit… modifie la configuration des territoires. Une nouvelle division géographique du travail conduit à la spécialisation de territoires se consacrant à la production industrielle, agricole, aux loisirs… et modifie la hiérarchie entre régions attractives et régions répulsives.
Une dimension anthropologique, bien décrite par Péguy (in l’Argent, Paris 1913) dans une citation assez compliquée, mais éloquente :
Nous avons connu, nous avons touché un monde (enfants nous en avons participé), où un homme qui se bornait dans la pauvreté était au moins garanti dans la pauvreté. C'était une sorte de contrat sourd entre l'homme et le sort, et à ce contrat le sort n'avait jamais manqué avant l'inauguration des temps modernes. Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l'arbitraire, que celui qui introduisait un jeu, que celui qui voulait s'évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu'il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu'un temps venait, et qu'il était déjà là, et c'est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, et encore plus sûrement que celui qui joue.
3/ facteurs d’offre
Bien entendu, la réflexion sur la construction des marchés n’invalide pas les interrogations déjà anciennes sur les facteurs d’offre comme autant de ressorts de la croissance économique. En s’inspirant de la théorie économique dite néo-classique, on peut distinguer facteur travail et facteur capital, les machines, les hommes et les capitaux
La croissance capitaliste met en jeu (A.Maddison)
Des ressources naturelles, et des matières premières dont on craint périodiquement l’épuisement, ainsi les terres pour Malthus, le charbon pour Jevons en 1865
Une offre de travail croissante en quantité puis en qualité
Un stock croissant de capital et de progrès technique : machines, équipements, constructions et infrastructures dans lesquelles fonctionnent les machines et équipements mis en œuvre
Une modification de l’affectation des ressources à travers les économies d’échelle et la spécialisation ou division du travail
L’emploi de machines a longtemps focalisé l’attention, jusqu’à faire de la révolution industrielle une révolution technique. De fait, la mécanisation de la production apparaît bien comme l’un des déterminants de la croissance économique. Cependant, il faut distinguer plusieurs explications. Des usines mécanisées émergent partout où cela s’avère nécessaire pour des raisons techniques, ainsi dans l’industrie extractive, ou la transformation des matières premières. Mais il existe aussi des raisons sociales, car la mécanisation peut-être une réponse au manque de travailleurs disponibles, à la réticence des travailleurs à se conformer à la discipline du travail, à la réticence des entrepreneurs à assumer les coûts de gestion de la main d’œuvre. Les raisons de la mécanisation sont enfin principalement économiques. La taille des marchés et la concurrence poussent à la logique des économies d’échelle, de division du travail et de gains de productivité, et la mécanisation permet l’épanouissement de cette logique.
La diversité et la complexité de ces raisons expliquent la relative lenteur du développement de la grande industrie mécanisée, qui est pourtant dans notre esprit le symbole de la révolution industrielle, et la longue résistance de l’artisanat, et de la petite industrie rurale
La formation d’une main d’œuvre industrielle est un autre aspect de la croissance économique. Cependant, cette formation pose de redoutables problèmes. Il faut bien souligner que le « marché du travail » au XIXème siècle se caractérise par une abondance du travail non qualifié, et en même temps par une pénurie de travail qualifié. C’est le manque de main d’œuvre qualifiée qui est l’une des principales explications de la mécanisation. Quant au développement des qualifications, les entrepreneurs se heurtent à la résistance de la main d’œuvre qui considère comme une déchéance l’entrée dans l’usine, the « satanic mill », ou usine du diable pour les Anglais. Ainsi, on peut expliquer l’importance de la main d’œuvre féminine et enfantine dans les premières usines, la nécessité d’un véritable dressage industriel dont témoignent les règlements d’usine, la mise en place parfois du patronage, ou paternalisme, pour retenir la main d’œuvre. Ensuite, la complexité des tâches et de leur articulation nécessitera un système de formation et d’apprentissage, l’émergence des ingénieurs et des contremaîtres.
Un système « capitaliste » repose par définition sur l’accumulation, la centralisation et l’investissement de capitaux, dans un cycle sans fin, rythmé par des crises de « suraccumulation ». L’explication de la mise en place de ce cycle oblige à porter attention au cadre privilégié de l’autofinancement. Cet autofinancement permet de réaliser longtemps la quasi totalité des investissements nécessaires. Il est rendu possible parce que les gains réalisés par la hausse de la productivité sont partagés entre la baisse des prix au bénéfice des consommateurs d’une part, et surtout l’accumulation des profits au bénéfice des propriétaires de l’entreprise.
4/ nouvelles questions
De tels changements entraînent un bouleversement des structures sociales, que Jean Bouvier synthétisait ainsi :
• la puissance des propriétaires fonciers décline
• un groupe social nouveau s’affirme et domine : la bourgeoisie d’entreprise qui se compose des responsables et des gestionnaires de l’appareil de production
• le prolétariat, en même temps, se développe, en nombre et en organisation
• les couches moyennes, elles, sont traversées de courants divers en sens opposé : ruine de l’artisanat ancien, alors que certains groupes connaissent une ascension sociale, professions libérales, cadres...
Deux groupes sociaux se distinguent dans cette évolution, le prolétariat, « classe des ouvriers modernes, qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital » (Marx), et la bourgeoisie, « la portion contentée du peuple » (Victor Hugo).
On peut également souligner les conséquences géographiques du processus. La hiérarchie et les fonctions urbaines évoluent. Des villages accèdent au rang de villes, c’est le phénomène des villes-champignons, ou des villes mono-industrielles, caractérisées par un paysage relativement ordonné autour de l’usine ou de la mine, avec le développement de quartiers d’habitations ouvrières. Le Creusot, ville des Schneider, ou les cités minières, et leurs corons qui se répandent dans toute l’Europe en sont de bons exemples. Les fonctions liées à industrialisation (industrie et services) viennent grossir les grandes villes, en posant de redoutables problèmes de logement pour les nouveaux arrivants, ou encore de pollution. Symétriquement, le monde rural est destabilisé par l’exode rural qui concerne d’abord tous ceux qui ne vivent pas de l’agriculture puis l’exode agricole qui touche cette fois ceux qui vivent de la terre.
Chacun de ces groupes, auxquels viennent s’ajouter les observateurs du social, enquêteurs et réformateurs plus ou moins mandatés par l’Etat, imagine des réponses à apporter aux questions nouvelles nées des conséquences de la croissance. Ainsi deviennent cruciales :
• la question ouvrière : comment améliorer les conditions de travail et de vie d’ouvriers de plus en plus nombreux ? Les réponses sont patronales, « le patronage », et ouvrières imaginées par le « mouvement ouvrier » et ses organisations : syndicats, coopératives, sociétés de secours mutuel, Internationale 1864…
• la question sociale : comment éliminer la pauvreté, dans ses formes anciennes (marginaux, malades, indigents…) et nouvelles (« lumpen proletariat ») ?
• la question urbaine : comment résoudre la crise urbaine ? Cette crise est marquée par l’entassement dans des immeubles existants, la dégradation du bâti, la détérioration des espaces publics, des épidémies récurrentes (choléra), des insurrections urbaines (barricade, émeute…). Parmi les réponses, il faut mentionner à la fois le refus de la grande ville, et au contraire, l’ « haussmanisation », tentative de concilier l’urbanité et ses valeurs et la modernité de la croissance économique en construisant une ville fonctionnelle.
• la question de la démocratisation de l’Etat : comment prendre en compte intérêts et aspirations de couches sociales nouvelles ?
5/ de nouvelles attitudes.
La dynamique de la croissance provoque des réactions extrêmement variées : des refus et des résistances, l’acceptation et la volonté d’accélérer la dynamique, l’analyse et la volonté d’infléchir cette dynamique.
Les refus et les résistances viennent d’horizons divers. Le monde des élites traditionnelles voit s’effriter les bases de sa domination, l’aristocratie terrienne, les Eglises… mobilisent donc à leur secours la tradition et magnifient leur rôle de protecteur de la société. L’encyclique Quanta Cura en 1864, et le syllabus, liste de 80 propositions erronées et condamnables, ou encore le dogme de l’infaillibilité pontificale en 1870 sont les points forts de ces refus. Le monde du travail artisanal, remis en cause, réagit soit par la violence, le luddisme mouvement de révolte contre les machines, ou par des stratégies d’adaptation fondées sur la qualité irremplaçable de leur travail. Ce sont des stratégies comparables qui sont mises en œuvre par le monde paysan pour se maintenir sur la terre, et qui explique l’extraordinaire résistance des petites exploitations rurales françaises par exemple.
Mais la dynamique de la croissance est aussi acceptée, formalisée par l’économie politique libérale qui en explique les conséquences positives, en termes de bien-être ou de paix entre les nations. Plus généralement, l’idée du progrès, voire le positivisme ou le scientisme, c’est à dire le sentiment que les problèmes de la société peuvent être analysés et résolus par la science et la raison se développent. La parution de l’ouvrage de Darwin en 1859 De l’origine des espèces témoigne de cette volonté de remise en cause des explications théologiques.
Enfin, le spectacle des conséquences négatives de la croissance nourrit un puissant courant critique, ainsi les socialismes « utopiques », ou l’économie politique marxiste, qui fondent chacune la nécessité d’une révolution politique et sociale. La variété des écoles « socialistes » autour de personnalités charismatiques comme Fourier, Considérant, Cabet, Saint-Simon, ou encore l’industriel anglais Robert Owen a des conséquences pratiques : la constitution de communautés idéales, mais surtout la création d’associations, de coopératives, de sociétés de secours mutuel…, ou une forme particulière de patronage (usine de New Lanark de Owen, familistère de Guise créé par Godin…).