Le blog de la formation initiale en histoire et géographie. Professeurs de collège et lycée.
Ce qu'on a pris l'habitude de nommer l'an mil peut en effet servir à marquer une inflexion majeure, un retournement de tendance. Après une époque ambiguë, qui paraît d'abord sombrer dans les crises et les reculs, qui produit ensuite une réorganisation brillante mais éphémère et dont les acquis patiemment accumulés n'aboutissent encore qu'à un essor peu visible, on passe alors à une période de franche expansion, de croissance rapide et de dynamisme créateur. Il va de soi que l'année 1000 ne saurait constituer le moment précis de ce changement de tendance. Un phénomène d'une telle importance ne peut que s'inscrire dans la durée. De fait, il a été lentement préparé, par les bases institutionnelles élaborées lors de l'épisode carolingien et par la sourde accumulation de forces au cours de ce Xe siècle dont la réputation est pourtant si exécrable qu'on l'a longtemps surnommé le « siècle de fer ». De plus, le renversement de tendance ne prend corps que peu à peu dans l'ensemble de l'Occident, et, pour bien des aspects, nettement après le début du XIe siècle. On ne saurait donc donner une date précise à ce bouleversement et le recours à l'an mil comporte une part notable de convention, puisqu'il désigne en fait un processus qui prend forme au cours des Xe et XIe siècles. Mais le seuil importe moins que l'inversion de tendance, qui donne sens à l'opposition du haut Moyen Âge et du Moyen Âge central. La confrontation de deux cartes, proposée à la suite de Roberto S. Lopez, est suffisamment suggestive (voir ill, 1 et 2, p. 40-41) . La première, évoquant les IVe-Xe siècles, montre une Europe qui subit, livrée aux migrations de nouveaux venus. Les flèches pointent alors vers le coeur de l'Europe occidentale. Elles s'inversent sur la seconde carte, relative aux XIe-XIVe siècles. L’Occident se fait alors conquérant. Au lieu de céder du terrain, il avance, du triple point de vue militaire (croisades, Reconquête), commercial (établissement de comptoirs et échanges avec l'Orient) et religieux (essor des ordres religieux, christianisation de l'Europe centrale et de l'aire balte). D'une carte à l'autre, le mouvement se fait centrifuge, et non plus centripète ; l'expansion succède à la contraction.